mardi 20 novembre 2007

TOUTE HONTE BUE

« J’appelle le gouvernement à sortir de son entêtement. Il faut accepter de temps en temps de perdre la face » – Ségolène Royal le 16/11/2007 en Guyane.
L’effronterie des politiciens, cet aplomb imperturbable qui les autorise à raconter tout et son contraire, à réfuter leurs propos prononcés quelques minutes plus tôt, voila l’essence de leur différence avec le commun des mortels. Ségolène Royal en a fait un art, se drapant de sa condition de femme en guise de bouclier contre les ires que ses élucubrations ne manquent pas de déchaîner. Après Ségo en campagne et Ségo dans la pampa, voici Ségo à Cayenne. On raconte que le terme Guyane, d’origine indigène, signifie « la terre dont on ne peut prononcer le nom ». Est-ce à dire qu’Harry Potter viendra donner un coup de baguette magique à la malheureuse candidate socialiste ? Ou bien Mme Royal a-t-elle entrepris une quête pour délivrer son royaume de France du Maître des Ténèbres, qui l’en a injustement privé en mai dernier ? Jamais avare de conseils, l’ex-première dame du parti socialiste, qui a habilement évité de se trouver en France au moment des grèves, recommande donc à François Fillon de céder. « Il faut accepter de temps en temps de perdre la face », affirme-t-elle. Voila une suggestion forte à propos de la part d’une spécialiste de la « bravitude » chinoise. Le pays le plus peuplé du monde a un dicton : « la face est essentielle pour l’homme, comme le tronc l’est pour l’arbre ». Un récent sondage montrait d’ailleurs que pour 75% de chinois, perdre la face est ce qui peut leur arriver de pire. Ségolène Royal traite donc le gouvernement français avec un effroyable mépris, à moins qu’il ne s’agisse encore une fois d’une de ses chinoiseries dont s’amusait François Hollande en janvier dernier. Les plaisanteries les plus courtes sont toujours les meilleures. Ces leçons adressées au premier ministre depuis son piédestal des Dom-Tom sont honteuses, malvenues et insultantes. « J’appelle le gouvernement à sortir de son entêtement ». Entêtement ? Face à une poignée de prolétaires incultes, manipulés depuis des années par une gauche inconsciente, cherchant à protéger ce qu’ils sont persuadés être un droit inaliénable constitutif de leur liberté ? Ces prises de position irresponsables témoignent de la pauvreté d’un combat pour exister dans le brouhaha médiatique. L’aporie de son programme tient dans son discours. Mais grâce au marketing politique, il suffit de trouver un angle original pour faire entendre un message qui ne l’est pas. Mme Royal a choisi habilement de sortir du pays pour faire entendre sa voix. Cela avait plutôt bien réussi à un militaire par le passé, pourquoi pas à une fille de militaire ? En outre, raconter n’importe quoi n’a jamais empêché quiconque de prendre le pouvoir, bien au contraire. Face aux tentations répressives (automobiles, téléchargement) de certaines lois, l’affirmation du libertaire, aussi fumeux soit-il, ne peut que rencontrer un public français toujours prêt à coiffer le bonnet phrygien pour défendre à la fois la veuve, l’orphelin et leur bourreau. Alors se lèvera l’ordre juste, et personne n’aura plus envie de rire.

mardi 13 novembre 2007

LA BATAILLE DU RAIL

"Nous appelons au blocage des gares, une journée avant la grève des cheminots pour montrer que nous sommes solidaires" – La coordination nationale étudiante – 11/11/07
Le 11 novembre 1918, l’armistice entre Français et Allemands était signée dans un wagon-restaurant. 89 ans plus tard, une poignée agitée d’étudiants gauchistes réunis à Rennes rend un hommage par l’absurde au sacrifice de leurs ancêtres en appelant à immobiliser les trains par solidarité avec les cheminots. Chaque époque rend donc l’hommage qu’elle mérite. En 1946, La bataille du rail de René Clément remportait le grand prix du Jury à Cannes en louant la résistance des valeureux conducteurs de train, tous communistes ou presque, spécialistes des sabotages contre les nazis. Plus tard, la lutte a continué pour gagner des droits, devenus ensuite des privilèges qu’il convient de préserver au mépris de la justice. Devant une centaine d’incorrigibles révolutionnaires d’amphithéâtre, une majorité silencieuse de résistants à la chienlit tente de préserver l’avenir du pays, leur avenir. O tempora ! ô mores ! On peut glousser devant la persistance d’une frange de mao-trotskards, qui tels des zombies échappent au fil du temps et se nourrissent au sein de la peur et du mensonge réunis. On ne peut pas accepter la complicité des médias qui portent aux nues cette mascarade, sous prétexte qu’agiter le chiffon rouge créée de l’action et de l’émotion, les deux mamelles de l’audience. La cachexie syndicale utilise les grèves comme une pommade curative : elle ne vaut pas plus qu’un placebo. Et pourtant, les rares nostalgiques du Grand Soir, du 22 mai 68 ou de novembre 1995 bénéficient d’un soutien disproportionné des journalistes de la presse écrite et audiovisuelle. Souvenirs de leur jeunesse sur les barricades, facilité de l’image choc ou tout simplement vengeance de perdants qui cherchent pas tout moyen à faire échouer le gouvernement, certains préfèrent la politique de la terre brulée au respect de la démocratie. Certes, tous les étudiants grévistes n’appellent pas au blocage des gares. Ceux-là n’ont rien compris. Pour jouer au train, il n’existe désormais plus d’autres solutions. En effet, Jouef a disparu depuis les années 1990, et les rachats succédant aux faillites, la production s’est amoindrie et renchérie. On ne trouve plus pour Noel dans les rayons jouets des grands magasins la moindre locomotive ou la plus petite maquette. Les transformateurs sont devenus objets de collection aux cotés des platines-disques et les enfants ne jouent plus au chef de gare en actionnant une petite manette pour le triage. Faute de modélisme ferroviaire accessible, il ne restait plus que la solution de la solidarité avec les cheminots pour ce quarteron d’inconditionnels. L’occasion faisant le larron, le blocage des gares autorisera les plus folles audaces, comme rouler à tombeau ouvert, ou au contraire déguiser le TGV en tortillard et arriver en retard sans risque d’être vilipendé par les voyageurs. Alors, et seulement à cette condition, nous pourrons accepter une déclaration portée par la poésie et l’amour du chemin de fer. Hélas, mon hallucination doit céder le pas au réel. Ces étudiants ne sont que les résidus sans âme d’une société valétudinaire, ultimes spasmes du communisme, ce fléau du XXe siècle qui refuse d’accepter sa mort et puise une nouvelle tentative de rémission dans la folie éphémère de la jeunesse.

lundi 5 novembre 2007

« On ne peut pas diriger un Etat en se prenant pour Zorro » - Jean-Louis Bianco – 5/11/2007

Même si les 12 000 auteurs de la Writers Guild of America sont en grève depuis lundi dernier, les studios d’Hollywood n’ont rien à craindre : de grands auteurs français sont prêts à les remplacer au pied levé. Les spécialistes des one line shot qui truffent les comedy shows de traits d’esprit ne peuvent rivaliser avec nos socialistes hexagonaux. Entre l’inénarrable François Hollande se gaussant de Christine Lagarde, comparée à Marie-Antoinette et l’ineffable Jean-Louis Bianco assimilant le Président au célèbre justicier masqué, les Walt Disney Company, 20th Century Fox ou Warner Bros ont l’embarras du choix. En 1988, la dernière grève dans l’industrie du divertissement avait duré 22 semaines et couté 500 millions de dollars aux Etats-Unis. Pour éviter un déjà-vu, l’actuel gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, ne pourra pas se contenter de son célèbre « Hasta la vista, baby ». Il aura besoin d’un bon texte, ponctué de saillies promptes à déclencher tantôt l’hilarité, tantôt le sourire complice. Or qui mieux qu’un érudit venu du pays de Molière pourrait forger des boutades subtilement dosées ? Avec pour bagages Sciences-po, l’ENA et les Mines, l’ancien secrétaire général de l’Elysée (1982-1991) fut ministre sous Bérégovoy et récemment co-directeur de campagne de Ségolène Royal. Woody Allen ne peut pas en dire autant. Et c’est un art que de poser avec exactitude les problématiques des sociétés modernes : peut-on diriger un Etat en se prenant pour Zorro ? Certains seraient tentés de répondre tout simplement oui, arguant de la jurisprudence Conan le Barbare*/Terminator* de 2003. D’autres pourraient opposer que Batman et Superman n’ont jamais sollicité de mandat, refusant de confondre héroïsme et pragmatisme. Mais attention, Zorro n’est pas n’importe qui. Né au début du XXe siècle, le célèbre justicier incarne le parangon du défenseur de la veuve et de l’orphelin. Il cache son identité derrière un masque, symbole de sa grandeur d’âme. Son bras droit, un muet, n’en pense pas moins, et son principal ennemi, un gros sergent maladroit et gentil, lui voue une admiration secrète. Comparaison n’est pas raison, dit le dicton. On observe pourtant une belle analogie entre la fiction et la réalité, de l’adjoint silencieux à l’opposant balourd. Sans doute M. Bianco n’a-t-il pas vu de rôle à sa mesure dans cette production à la française. Zorro a été une machine à rêve pour plusieurs générations d’enfants, par sa générosité, sa simplicité et son humanité. Et parce qu’il gagnait toujours contre les méchants. Puis le temps a englouti son aura, le submergeant de robots ou de mutants aux pouvoirs irréels, qui écornèrent sa gloire auprès des plus jeunes. Pourtant, nul doute qu’il aurait fait un excellent gouverneur de la Californie naissante, voire des Etats-Unis. Nous savons en France, en revanche, que l’on peut diriger un Etat en se prenant pour Dieu, que les cow-boys des ministères n’ont jamais eu besoin de six-coups pour imposer des lois toujours plus nombreuses et que depuis Henri Rochefort, les politiciens ont souvent eu la plume facile pour critiquer, rarement pour proposer. Heureusement, parfois, « un cavalier qui surgit de la nuit court vers l’aventure au galop… »


*Films avec pour héros Arnold Schwarzenegger

« Il faut faire de l’école un athlète et non plus un sumo » - Xavier Darcos, le 28/10/2008

Il y a 10 ans, Claude Allègre choisissait de comparer l’éducation publique à un mammouth qu’il convenait de dégraisser ; mais le mammouth a écrasé le ministre et a continué à brouter les vertes années de nos enfants. Malgré le réchauffement de la planète, l’éléphantidé ne semble pas suivre le chemin de ses ancêtres et s’est parfaitement adapté aux nouvelles conditions de son équilibre comme les 35 heures, les tailles basses avec string sorti pour les filles ou les caleçons apparents sur jean-sac de patates pour les garçons. Foin d’animalerie, Xavier Darcos, le ministre de l’éducation du gouvernement Fillon ne veut plus tromper énormément. Effet Bernard Laporte ou non, voici le temps du sport-roi. A moins que…Certains pourraient voir dans ce rejet du sumo une critique de Jacques Chirac, pourtant son mentor, et donc un signe d’allégeance à Nicolas Sarkozy. Chacun sait l’intérêt que porte notre ancien président à ce sport nippon, allant jusqu'à appeler son bichon maltais Sumo. Ce serait chercher la petite bête, ce qui, après un mammouth, risque d’être compliqué. Cette critique à l’encontre du sumo est d’ailleurs injuste. Tout d’abord, le sumo est un sport d’hommes, réservé aux hommes, ce qui est devenu très rare. Ensuite, les participants portent pour tout vêtement un mawashi, une bande de tissu serrée autour de la taille et de l’entrejambe, ce qui prouve leur courage. Enfin, les lutteurs ou rikishi sont sans doute un peu enveloppés, ils n’en sont pas moins des athlètes de haut niveau et suivent un régime réglementé avec réveil à 5 heures du matin et absorption du chanko nabe, une sorte de ragoût énergisant, matin, midi et soir. Trouvez-moi un écolier capable de cette astreinte et on en reparle. En réalité, il s’agit une fois de plus de faire le culte du corps, selon un modèle imposé par les magazines remplis page après page de créatures diaphanes et d’éphèbes improbables. Qu’est-ce qu’un athlète aujourd’hui ? Un sportif de haut niveau capable de se dépasser sans prendre de produits dopants ? Un gaillard aux muscles saillants recouverts d’huile, qui respire la force et fait fantasmer les donzelles et les gays ? Un combattant (du grec athlon « combat ») prêt à mourir pour sa patrie et à marcher pour qu’ « un sang impur abreuve nos sillons » ? Jules Ferry, père de l’école publique, laïque et gratuite, était également un partisan zélé de la conquête coloniale française. Il pensait sans doute que des bataillons de lettrés apporteraient une meilleure parole, et avec moins de fautes d’orthographe, aux sauvages du continent noir. Il ignorait en revanche que les athlètes les plus extraordinaires seraient d’origine africaine et se serviraient du sport comme un moyen d’attirer l’attention sur leurs conditions de vie aux Etats-Unis, comme le firent Tommie Smith et John Carlos aux Jeux Olympiques de Mexico. Les professeurs d’éducation physique apprécieront en tout cas cet hommage indirect rendu à leur travail, tandis que ceux de sumo se mettront en grève. Il est triste de penser que cela influera peu sur notre vie quotidienne. Il se peut aussi que les syndicats aient du mal à comprendre les souhaits du ministre et réclament des éclaircissements. Ceux-ci pourraient prendre la forme d’un voyage organisé pour les 800 000 enseignants à destination de Pékin en aout 2008 pour y suivre une formation accélérée en athlétisme. Une délégation pourrait même se rendre depuis la Chine jusqu’au Japon pour y constater de visu la faillite d’un système qui prend les sumos pour des Dieux alors que nous savons qu’ils ne sont même pas des athlètes. Au fait, combien de médailles avons-nous rapporté des derniers championnats du monde d’athlétisme ? Ah, deux ! On peut faire de l’école un athlète américain, please ?

LE SIECLE DES RUMEURS

Vous qui lisez ces mots avez un avantage sur moi qui les écrit : vous savez si La Rumeur était vraie. Le divorce des époux Sarkozy, premier couple de France, était annoncé par le fort sérieux quotidien La Tribune de Genève pour ce mercredi 17 octobre. Pas de commentaires officiels, mais une ribambelle de murmures, des insinuations, des canards et des couacs, du brouhaha. Et encore des commentaires sur les ouï-dire, le rôle de la presse et le droit de savoir versus la protection de la vie privée, la soi-disant auto-censure des journalistes français à cause de la collusion de leurs patrons avec le président (il paraît..). Pour finir l’inévitable mise en abîme de la presse qui s’interroge elle-même sur ses frontières et son statut et se répond que non, elle ne fait que son travail. Si ce n’est pas confirmé officiellement, on dit que c’est une rumeur, même quand on connaît la vérité. Une chose est sure, Nicolas Sarkozy se distingue une fois de plus de ses prédécesseurs. Sans parler de Tante Yvonne, icône de l’épouse effacée aux côtés du Général, les autres premières dames ont toujours respecté l’étiquette officielle et se sont comportées en femmes obéissantes au service de la nation. Les secrets bien gardés appartiennent à la petite histoire. Mais depuis la révélation « Mazarine », la dérive « pipeaule » charme les politiques qui le veulent bien. On atteint l’apogée avec cette interférence entre la vie privée et la vie publique d’un Président de la République Française. Peu m’importe qu’il y ait divorce ou non, cela ne me regarde pas. En revanche, cela me concerne en tant que citoyen car ces caquetages persistants monopolisent la parole publique et dressent un mur entre la cité et l’agora. Ce mur du son, aussi infranchissable que le mur de Berlin au beau temps de la RDA, encage la pensée libre et résiste aux attaques de raison. Les dîners en ville ne bruissent que de racontars sur le pourquoi du comment, « on a dit qu’il la… », « il parait qu’elle le… ». Après le couple Ségolène et François, voici le tour de Nicolas et Cécilia. Serait-ce une malédiction lancée par Jacques Chirac envers les candidats du second tour ? Ou simplement la preuve la plus absolue que la démocratie hexagonale fonctionne parfaitement, puisque le principal représentant des français fait mauvais ménage comme n’importe qui ? Les méchantes langues s’amusent de la rupture ; d’autres s’inquiètent des conséquences sur les affaires du pays. Et s’il se mettait à boire pour oublier, comme le mari de la gardienne de l’immeuble de mon beau-frère ? Allons, un peu de sérieux ! La société a vraiment évolué de façon incompréhensible vue de Sirius. Les valeurs incarnées et défendues par la fonction de Président de la République ne devraient pas subir les avanies du commun des mortels. Mitterrand a su faire taire les qu’en dira-t-on sur sa fille, protégeant, pour son profit certes, la fonction. Pourquoi la presse ne respecte-t-elle pas cette règle avec l’actuel chef de l’Etat ? La réponse « c’est lui qui a commencé à nous utiliser » n’est pas recevable. J’accuse notre société d’oublier les règles du jeu pour imposer la règle du je. Dessillons les yeux du peuple si nous voulons qu’il reprenne la route du progrès commun, mais respectons les institutions. Nos ancêtres romains se sont contentés du pain et des jeux, avant d’être submergés par la vague barbare. Etrange similitude avec notre XXIe siècle régressif. Qui visitera nos ruines, qui se souviendra de notre démocratie, qui reproduira nos erreurs ? Une rumeur dit que cela viendra du Sud, mais ce doit être encore un bruit infondé…

MOTS DE PASSE

Notre civilisation de l’image adore les mots, pour peu qu’ils soient imagés. De concept, ne parlons pas, d’ailleurs avez-vous croisé un intellectuel récemment ? Non, il s’agit bien de cette pornographie du langage, qui montre, éclabousse et ne laisse aucune part à la liberté. Les esprits doivent être frappés, le doute exilé, une vérité exhibée. Les politiciens modernes brillent à maîtriser cette méthode de discours, si loin du Discours de la Méthode. Quand François Fillon décrit l’Etat en situation de faillite, ce terme simple évoque immédiatement le pire, avec des résonances de rigueur, voire de ruine. Les médias s’en emparent et peuvent l’illustrer abondamment ; les syndicats, les conseillers gouvernementaux, jusqu’à Henri Guaino interviennent, non pas sur le sens, mais sur la valeur véhiculée. L’image est trop forte, elle perturbe la tranquillité de nos concitoyens. Le comble est atteint lorsqu’un mot est choisi uniquement pour ce qu’il représente. C’est le cas de Grenelle. On annonce le « Grenelle de l’environnement », le « Grenelle de l’audiovisuel », le « Grenelle de que sais-je encore ». Cet hommage insolite à la France gaullienne et à Jacques Chirac laisse peu de place à la situation réelle et néglige que ces accords ne mirent en rien fin à la grève. Pourtant, pour valoriser l’importance de tel symposium, on utilise une image forte, négligeant le contexte, privilégiant la simplification et tel un virus, le terme se propage de bouche en oreille, d’oreille en bouche. Certes, pour une fois qu’une innovation linguistique ne surgit pas de la banlieue, et se réfère à un fait historique, je ne devrais pas faire la fine bouche. Toutefois, imaginez si la réunion de 1968 s’était déroulée ailleurs. Passent encore « Les Champs-Elysées de l’environnement », de bon augure, ou le « Faubourg Saint-Honoré de l’audiovisuel », très chic ; mais aurions nous substantivé la rue du dessous-des-berges ou l’avenue Henri Martin ? Et je ne parle pas de la rue des rosiers ou de l’avenue Rapp. Franchement, le « Rapp de l’audiovisuel », vous y croyez ? Cette dérive trouvera sa conclusion soit dans le dictionnaire, et grenelle sera un nom commun masculin du XXIe siècle, signifiant assises nationales entre partenaires sociaux autour d’un thème qui semble important sur le moment, soit dans l’oubli. On pourrait égrener les mots-images prononcés par nos leaders d’opinion : de la guerre de Kouchner à l’impasse de Jospin, en passant par l’ouverture de Sarkozy, les mots frappent (encore une image) les esprits plus fortement qu’une démonstration abstraite. Rien de nouveau me direz-vous ? La différence fondamentale avec le passé repose sur l’achat comptant de ces mots-images. Ils se substituent à la réflexion et s’imposent à tous, devenant des mots d’ordre, qu’ils aient un fondement ou non. Ils viennent se coller aux images des journaux télévisés, aux photos des magazines et fabriquent un monde lisse pour la majorité des gens, toujours avides de fausses polémiques et adeptes du panurgisme de la pensée. Les intellectuels disparus au profit des pragmatiques politiques, les concepts philosophiques et moraux cèdent le pas aux images et ne nourrissent plus les débats qu’à condition d’apporter des solutions concrètes. Les jeux de mots, plaisir latin, deviennent le seul paradigme de la vivacité de l’esprit, plus encore s’ils critiquent la raison pure. On pourrait naïvement se réjouir de cette vigueur des mots dans la civilisation de l’image. Vous avez compris qu’il s’agit d’un leurre, que les mots ont été vampirisés : mordus par les images agressives, le venin de la simplification leur a été inoculé. Bientôt, ils seront lus uniquement sur un écran, cet allié indéfectible de l’image, puis ils se réduiront au strict nécessaire pour être compris des masses ; enfin, ils tomberont en poussière avec les livres abandonnés malgré les nombreux « Grenelle des mots » organisés pour leur survie.

lundi 1 octobre 2007

LES ROIS DE LA ROUTE

Entre la proposition d’un groupe de travail du « Grenelle de l’environnement » de réduire la vitesse de 10 km/h sur les routes et la volonté du gouvernement de doubler le nombre de radars sur ces mêmes routes d’ici 5 ans, inutile de se demander comment nous allons passer notre temps libre dans le futur. Finis les voitures individuelles à essence : trop polluantes, trop rapides. Nous serons dans des carrosses tirés par des chevaux, ou encore des chaises à porteurs - ça permet de créer des emplois-jeunes facilement. Bien sur, il faudra beaucoup plus de temps pour se déplacer, les maisons de campagne sentiront l’humidité et les grands-parents ne verront plus leurs petits-enfants que pour les congés d’été. Peu importe, le XXe siècle, siècle de la vitesse, est un has been et son successeur sera celui de la lenteur. Pas pour tout le monde naturellement : les convois prioritaires menés par des gendarmes cascadeurs au profit d’élus pressés de rentrer de week-end et d’éviter les embouteillages de la plèbe se multiplient, les sacrant rois de la route. Dans notre république à forte odeur de banane, ceux qui ne sont souvent que des petits marquis adorent bénéficier de menus privilèges, et le droit de ne pas perdre son temps dans les déplacements en est devenu un fameux. Ce scandale permanent ne date pas d’hier : quel homme public n’a pas rêvé d’un beau gyrophare, signe distinctif d’appartenance à une caste de seigneurs plus rare que la légion d’honneur ? Avant de passer aux chars à bœufs, on observe le retour en grâce du vélocipède dans nos cités. Tandis que les professionnels du braquet déraillent à coup de seringues et transforment des épreuves inhumaines en marché de l’OGM, nos amis les bobos s’extasient sur les bienfaits de la pédale, et pas seulement à Paris. Ah ce vélib’, effet secondaire du génocide de l’automobile en milieu urbain, quelle belle machine ! Qui, à part moi et les conducteurs de métro, n’a pas encore essayé ce moyen de locomotion écologique ? Quel bonheur de brûler les feux, d’insulter les piétons qui traversent sans méfiance à leur tour, de slalomer entre les autos en défiant les conducteurs, de mépriser le code de la route que l’on n’a jamais lu. Et le mois prochain, j’achète un scooter pour faire la même chose, mais en allant quatre fois plus vite… Est-ce bien de cette société que nous voulons ? Ce n’est pas mon choix. Devons-nous être une génération sacrifiée sur l’autel des erreurs passées ? Il semble que nous n’avons pas le choix, pour le bien de l’humanité (Mazette, quel poids sur nos épaules !). Pourtant, au lieu de réprimer, de museler et d’admonester, puis de caresser, de stimuler et de récompenser - comme on le fait pour un âne avec le bâton et la carotte - il existe une autre voie, plus créatrice et plus responsabilisante. Elle est plus exigeante et plus longue. Elle nécessite de modifier totalement notre système éducatif perverti par une tradition d’égalitarisme niveleur conjuguée au corporatisme syndical des enseignants. Elle réclame également la mort des télévisions privées, médias de masse coresponsables de l’appauvrissement intellectuel et culturel de notre société. Elle requiert enfin une mise à plat de la hiérarchie injuste imposée entre les formations et les métiers manuels, sportifs et intellectuels. Vaste chantier, utopique sans doute, mais combien plus stimulant que l’implantation de radars sur la nationale 118, soi-disant pour sauver des vies et juguler la pollution, alors qu’il ne s’agit que de totems représentant l’omnipotence de l’Etat. De toute façon, c’est inutile sur la 118, elle est toujours bouchée.